Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

L'affaire et le poulpe

Qui noie son chien l'accuse de la rage ; qui veut noyer l'Eglise l'accusera rageusement d'obscurantisme et d'obstacle à la science. Et paf Galilée, le fameux. Pourquoi lui et pas un autre ? Parce que le problème, c'est de trouver les autres, dont il faut avouer qu'ils sont peu nombreux. Ce qui est rare étant cher, Galilée l'est donc pour tous les disciples de la science sans conscience ; en bref tous les positivistes : ceux-même qui ignoraient qu'ils l'étaient, les historiques, puis les neo. De là s'ensuit qu'être catholique c'est nécessairement être contre la science, et conclusion, tout bon scientifique honnête qui se respecte se doit d'être athée. Il n'existe pas de bon scientifique catholique, la raison l'exige. Peut-être trouvera-t-on de temps en temps un bon scientifique chrétien, à la condition qu'il fût protestant, c'est-à-dire non catholique raisonnablement peu chrétien.

 

Commençons par ruiner la thèse par une constatation qui crève tellement les yeux qu'elle doit aveugler : Galilée fut lui-même catholique.Il est indéniable qu'il le fut sincèrement et avec l'obstination qu'on lui connait, jusqu'à sa mort. C'est d'ailleurs bien parce qu'il fut catholique qu'il fut jugé par l'Inquisition - qui n'a pas d'autre objet que de juger la conformité d'un catholique et ses propos à la foi catholique. On rappellera inutilement au passage que Galilée fut non point brûlé mais assigné à résidence (un martyre plutôt soft)- ne demandez pas pourquoi cette remarque est le plus souvent nécessaire. Bref, voilà bien en réalité un exemple de catholique bon scientifique (bien que Galilée ne fut pas, contrairement au pape en matière de foi, infaillible en science), reconnu tel en tous cas par les athées eux-mêmes. On rappellera ensuite que la révolution de la Terre fut empiriquement prouvée en 1851 au Panthéon (expérience du pendule de Foucault).  Dialogue sur les deux grands systèmes du monde est publié par Galilée en 1632, soit deux cents ans auparavant.

 

Sur cette affaire Galilée elle-même, nous ne nous y attardons pas. Il y a suffisamment de publications sur le sujet qui la traite de façon sérieuse avec un regard apaisé : cf par ex l'ouvrage Aimé Richardt ou du cardinal Poupard à la suite des travaux de la Commission pontificale d'étude de la controverse ptoléméo-copernicienne. Nous allons en revanche, non sans délectation, nous arrêter sur deux fiasco de la science matérialiste retentissants.

 

Le premier de ces fiascos concerne la biogenèse, l'origine du vivant, et la controverse sur la génération spontanée qui fit rage au XIX°, avec deux figures de proue : Clémenceau d'un côté, Pasteur de l'autre. Clémenceau l'athée est naturellement partisan de la théorie de la génération spontanée, tandis que Pasteur, catholique bon teint, en est le démolisseur et promoteur du "omne vivum ex vivo" (toute vie vient de la vie).

 

La genèse de la génération spontanée remonte au moins à l'antiquité et la philosophie grecque, puisqu'on trouve cette notion chez Thales, Démocrite ou Platon : 

"Il est évident, Socrates, que la reproduction des uns par les autres n'était pas dans la nature d'alors. Mais la race de la terre, qui, suivant la tradition, a existé jadis, c'est celle qui ressorti en ce temps-là du sein de la terre.[...] (Le Politique, 271a-b). 

Si Platon aborde le mystère de l'apparition de l'être vivant sous forme de mythe, Aristote quant à lui l'aborde (de l'âme ou de la génération des animaux) avec ses catégories de causalité. La génération se produit ainsi par le mélange de terre, eau, chaleur, et soit l'eau et la chaleur est fourni par le mâle (génération sexuée), soit par les astres (génération spontanée) :"Les animaux et les plantes sont issus de la terre et du liquide parce qu’il y a de l’eau dans la terre et de l’air dans l’eau, et dans tout air il y a de la chaleur vitale ; en un sens toute chose est ainsi pleine d’âme. De la sorte, les choses vivantes se forment  rapidement quand cet air et cette chaleur vitale sont enfermés dans quelque chose. Quand ils sont très comprimés, le liquide corporel est chauffé, et il se produit comme une bulle mousseuse.Et tant les lieux de développement que le matériel enfermé sont des causes de cette organisation (GA, 762a, 18-27).

 

Toute cette pensée traverse les siècles en Europe occidentale dans la bonne humeur jusqu'à l'époque moderne, en passant par la scolastique du Moyen-Âge qui se fait l'héritière d'Aristote.

Saint Thomas divise ainsi la génération en deux modes : l'une parfaite et univoque (reproduction sexuée), l'autre imparfaite et équivoque  (végétaux, instectes) : "car pour les animaux parfaits, il est clair qu'ils ne peuvent être générés sans semence ; mais pour les animaux imparfaits comme les plantes, il est clair qu'ils peuvent être générés avec ou sans semance. A cause de ceci, la puissance des cieux est suffisante pour actualiser dans les plantes et les animaux imparfaits." - cf par ex de potentia, question 3,8 ad15 ; ou 3,11 ad 12.

Suit l'époque moderne, où la génération spontanée  sert ainsi à expliquer le phénomène des fossiles : "Un fossile, pour Antoine Goudin (1668), est simplement une créature générée « spontanément », dont la forme est imposée dans le mauvais matériau — la pierre, plutôt que la boue souple — et donc qui est incapable de vivre et de se mouvoir comme le ferait un animal, et ce, même s’il partage la forme d’un animal." (Justin E. H. Smith in La génération spontanée et le problème de la reproduction des espèces avant et après Descartes, p14, Société de philosophie du Québec, 2007). Les premières formes expérimentales de la théorie apparaissent avec le proto-chimiste van Helmont (1579-1644), qui prétend faire naitre des souris d'un tas de vieux chiffons et d'excréments dans une bouteille. Cependant certains remettent déjà en cause les certitudes aristotéliciennes : Francesco Redi (1626-1697) démontre que les vers ne sont pas les produits de la génération spontanée, mais naissent des oeufs pondus par les mouches.

Le progrès du dogme mécaniciste (Galilée, Descartes, Newton) fait évoluer la théorie de la génération spontanée : celle-ci devient pur processus thermomécanique, simple conséquence de cette putréfaction. On parle alors d'hétérogenèse.

Ainsi chez un certain Athanasius Kircher (1602-1680)  :
"Toute chose vivante produit de sa propre pourriture quelques animaux congruents et différents des autres. Cela nous est prouvé par l’expérimentation actuelle de différentes herbes, et cela est vrai pour les grains qui sont transformés en vers volants. Cela est aussi juste pour certains animaux plus ou moins organisés. Un boeuf mort et pourri est transformé en abeilles [...]. Les chevaux vivants et morts produisent des guêpes et des scarabées qui prennent comme nourriture le sang des animaux qui leur ont donné la vie, à leur plus grand agacement. Les êtres humains (aussi bien que quelques brutes) génèrent des bêtes de lit, des poux et des puces, lesquels sont des compagnons intimes produits par la nature pour retirer le sang corrompu. Un corps mort, empli de pourriture, devient une pouponnière pour les vers. Les restes d’insectes, quand ils sont pourris, produisent des animaux de même nature. (Scrutinium pestis, 1658).

Puis l'invention du microscope au début du XVII° fait surgir à l'oeil le monde des micro-organismes ; le premier à les découvrir est Anton Van Leeuwenhoek (1632-1723), qui lui même va finir par s'opposer à la théorie de la génération spontanée. Mais pour la plupart des savants (Buffon, Needham), ces micro-organisme sont bien eux-mêmes produits de génération spontanée. Le processus recule simplement de quelques crans. Ainsi, "dans certaines conditions de température et de composition chimique du milieu, des êtres vivants, des microbes, peuvent se former spontanément à partir de matière inerte." (Dictionnaire Clémenceau, Robert Laffon, 2017)

A noter qu'un prêtre italien, Lazzaro Spallanzani (1729-1799), s'oppose déjà à cette théorie de la génération spontanée microbiale, démontant notamment l'expérience de Needham par une stérilisation plus poussée. Notons aussi la réfutation par Pierre Bulliard (1752-1793) : « il n’y avait pas jusqu’à une moisissure qui ne fut le produit de la graine d’un individu de la même espèce » ; « les champignons naissent de graines… un champignon quelconque ne peut exister, s’il n’est le produit de la graine d’un individu de la même espèce ».

L'histoire prend un tournant idéologique avec le courant libertin du XVIII° (ie libre-penseur, athée) qui veut promouvoir une génération strictement naturelle, sans intervention supra-lunaire et encore moins divine. Et c'est donc là que les Athéniens s'atteignirent, que les satrapes s'attrapèrent,  et que la pensée matérialiste s'empara de la génération spontanée. Elle expliquerait de façon "naturelle", positive (c-est-à-dire en fait non surnaturelle) l'apparition de la vie, sa diversité, et donne au hasard son plus beau rôle. Il n'y a pas création selon son espèce, il y a génération spontanée guidée par le seul hasard. Et l'homme, contrairement à la genèse biblique, trouve là l'explication ultime à la fois de son origine et de sa variété (polygéniticisme : "vision selon laquelle les différents groupes raciaux humains possèdent des origines distinctes" - op cité). Ainsi, la théorie de la génération spontanée devient une arme contre les écritures bibliques et la Création par une cause surnaturelle - donc une arme procédant d'un a-priori idéologique et philosophique soutenant une vision matérialiste de l'univers.

 

Le XIX°, siècle du positivisme, voit une accélération du débat quand un certain Félix Pouchet présente en 1845 son ouvrage " Théorie positive de l'ovulation spontanée et de la fécondation des mammifères et de l'espèce humaine" à l'Académie. Notez bien le signe de la théorie... Là encore les expériences censées démontrer la génération spontanée sont faussées par de la contamination à l'air ambiant. Il récidivise toutefois en 1859 avec "Hétérogénie ou Traité de la génération spontanée". Re-rebelote en 1864 avec "Nouvelles expériences sur la génération spontanée et la résistance vitale". En 1860, l'Académie lance un concours doté de 2 500 francs pour trancher le débat. Il fallut 5 ans à Pasteur pour monter un protocole expérimental qui emporta le jugement de l'Académie - mais non celui de Pouchet et de son supporter Clémenceau. Ce dernier entre dans la controverse par le moyen de sa thèse, dont le directeur était Charles Robin, lui-même athée et matérialiste. Clémenceau travaille alors sous sa direction sur le sujet ardu de la genèse des élements anatomiques dans l'ovule. En bref Clémenceau cherche à résoudre l'aporie de l'oeuf et de la poule.

 

"Il n'est pas vrai que toute cellule naisse d'une autre cellule. Il n'est pas exact de dire Omnis cellula e cellula et de nier la formation d'une cellule par une substance non cellulaire." "Le phénomène de la naissance se trouve ainsi dégagé de tout caractère mystérieux et mystique. L'organisme étant un phénomène d'élements anatomiques, sa naissance est une génération d'éléments anatomiques. la naissance se trouve réduite aux proportions d'un phénomène physiologique." (Dictionnaire Clémenceau, op. cité).

 

La débâcle des spontanéistes au XIX° avec les travaux de Pasteur retrouve une vigueur nouvelle avec l'expérience de Miller-Urey censée reproduire les conditions de l'apparition de la vie il y a quelques milliards d'années (la fameuse soupe primitive). L'abiogenèse, dernier avatar de la génération spontanée et de l'hétérogenèse. Ainsi, avec quelques composants soigneusement dosés, une atmosphère possiblement reconsitutée et des arcs électriques simulant la foudre, l'on obtient des acides aminées primitifs - des briques de bases. Cependant le passage de ces acides à des molécules comme l'ARN ou l'ADN, il y a un saut qualitatif gigantesque - au point qu'une autre théorie voit le jour, la pan-spermie (promue notamment par Fred Hoyle) : la vie vient de l'espace. Et non point seulement la vie dans sa forme la plus primaire, mais possiblement des organismes comme la pieuvre, ni plus ni moins...

 

La morale de cette histoire est simple : l'esprit scientifique pur n'existe pas ; il est pris et s'inscrit dans une dynamique du zeitgeist, de l'air du temps, et des options philosophiques ou métaphysiques qui s'ensuivent. La science n'est pas manichéenne et n'est pas le refuge de la certitude : elle-même n'est pas étrangère à l'opinion, au préjugé philosophique. Cela fait partie de l'histoire ordinaire de la science, dans lequel s'inscrit l'affaire Galilée. 

Écrire un commentaire

Optionnel