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Livre

  • De quel Bloy se chauffe-t-on ?

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     Nietzsche prêcha Zarathoustra, et c'est le catholique Bloy qui est venu. Nietzsche vécu comme le dernier homme : pleutre comme une vache et impotent. Bloy, qui passa sa vie à patauger à contre-courant de tous les collecteurs de sanies de la métropole mondiale des humanités, est probablement le seul surhomme de son temps. Nietzsche, qui faisait de la philosophie à coups de marteau, n'a jamais défoncé que des clichés et des portes ouvertes. Bloy, dans son entreprise de démolition, s'est d'abord démoli lui-même. Nietzsche faisait du neuf avec de l'usé et du méphitique ; Bloy n'a jamais cherché à faire du neuf, puisque sa matière ne vieillit point.

    La haine de Nietzsche était petite, mesquine, étriquée, minable. Au mieux il giflait des vieilles femmes. Celle de Bloy était généreuse, formidable, surabondante même : il giflait sans compter les imposteurs de la taille de titans.

  • Jeunesse

     « Ne croyez point ceux qui vous diront que la jeunesse est faite pour s’amuser : la jeunesse n’est point faite pour le plaisir, elle est faite pour l’héroïsme ». Paul Claudel in Correspondance de Jacques Rivière et Paul Claudel, 1907-1914, Plon, 1926

     

    En 1907, Paul Claudel, diplomate en Chine et âgé de 39 ans, reçut une lettre qui commençait ainsi :
    "Depuis plus d'un an je vis par vous et en vous ; mon soutien, ma foi, ma perpétuelle préoccupation, c'est vous qui l'êtes. Je vous ai adoré comme Cébès Simon ; je me suis prosterné devant vous, j'ai cherché votre âme de mes mains suppliantes. Mais j'attends de vous une autre certitude, une autre réponse que celle donnée par Tête d'Or. C'est pourquoi, après un long recueillement, je me décide enfin à vous écrire. La réponse, mon jeune aîné, ô vous en qui je me suis confié, la certitude, la réponse, je la veux. Je veux que vous me brutalisiez, que vous me jetiez à terre, que vous m'injuriiez ; la réponse.
    Me voici : Vingt ans, comme tout le monde, sans bonheur ni malheur spécial ; mais une inquiétude, une inquiétude terrible, qui veille en moi dès ma vie, et me soulève sans cesse, et sans cesse m'empêche de me satisfaire ; une inquiétude qui me soulève en transports de volupté, en transports de désespoir, une inquiétude infatigable. J'ai cherché dans les livres, certains m'ont ravi, je les ai aimés comme des frères plus âgés et qui savaient mieux, je les ai crus".
    Le jeune homme parle ensuite de l’influence de Barrès et d’André Gide, puis de sa lecture depuis un an de Tête d’Or et de Partage de midi, de Claudel lui-même.
    "Un an ! Et je me demandais à la fin Qui vous donnait cette sérénité admirable, cette force et cette certitude, cette confiance, cette joie. Maintenant j'ai compris. Je sais que Dieu vous assiste et que vous vivez en Dieu. Mais alors ce cri, cette inquiétude, que vous aviez endormis en moi, se sont réveillés, révoltés. Encore j'ai senti mon angoisse m'assaillir. Et c'est pourquoi je me suis résolu de vous demander la paix".

  • Bataille de chiffonniers (suite)

    Suite de la querelle, en version profane : l'avis de Shakespeare (1564-1616) sur façon de s'habiller de la jeunesse à son époque :

    Hamlet, IV,7 :
    Le roi :
    Depuis vos nombreuses pérégrinations, l'on parle de vous souvent,
    et ce, en présence d'Hamlet, pour un talent où, dit-on, vous brillez ;
    la somme de toutes vos qualités arracha de lui moins de jalousie que celle-là seule - à mon avis des moins estimables.

    Laërte :
    Et quelle est cette qualité, monseigneur ?

    Le roi :
    Un simple ruban au chapeau de la jeunesse,
    bien utile pourtant ; car une livrée frivole et négligée ne déteint pas moins sur la jeunesse qui la porte,
    que la zibeline et les étoffes sur la vieillesse, inspirant prospérité et gravité.

    A very riband in the cap of youth, 
    Yet needful too; for youth no less becomes 
    The light and careless livery that it wears 
     Than settled age his sables and his weeds, 
     Importing health and graveness.
     

    Ah, jeunesse débraillée ! Les pointes assassines de Shakespeare dans cette pièce contre les travers de son temps, valent au moins celles de Molière.

    Eh tiens, parlant de Molière : L'Avare, I,4 (1668)

    Cléante :
    Quelle grande dépense est-ce que je fais?

    Harpagon :
     Quelle? Est-il rien de plus scandaleux, que ce somptueux équipage que vous promenez par la ville? Je querellais hier votre sœur, mais c'est encore pis. Voilà qui crie vengeance au Ciel; et à vous prendre depuis les pieds jusqu'à la tête, il y aurait là de quoi faire une bonne constitution. Je vous l'ai dit vingt fois, mon fils, toutes vos manières me déplaisent fort; vous donnez furieusement dans le marquis; et pour aller ainsi vêtu, il faut bien que vous me dérobiez.

    Cléante :
    Hé comment vous dérober?

    Harpagon :
    Que sais-je? Où pouvez-vous donc prendre de quoi entretenir l'état que vous portez?

    Cléante :
     Moi? mon père: c'est que je joue; et comme je suis fort heureux, je mets sur moi tout l'argent que je gagne.

    Harpagon :
    C'est fort mal fait. Si vous êtes heureux au jeu, vous en devriez profiter, et mettre à honnête intérêt l'argent que vous gagnez, afin de le trouver un jour. Je voudrais bien savoir, sans parler du reste, à quoi servent tous ces rubans dont vous voilà lardé depuis les pieds jusqu'à la tête; et si une demi-douzaine d'aiguillettes ne suffit pas pour attacher un haut-de-chausses? Il est bien nécessaire d'employer de l'argent à des perruques, lorsque l'on peut porter des cheveux de son cru, qui ne coûtent rien. Je vais gager qu'en perruques et rubans, il y a du moins vingt pistoles; et vingt pistoles rapportent par année dix-huit livres six sols huit deniers, à ne les placer qu'au denier douze.

    Ah, jeunesse précieuse, jeunesse dispendieuse... Saura-t-elle jamais un jours s'habiller proprement aux yeux fatigués des vieux ?

  • Séducteurs, trompeurs, boueux

    Dans "la Divine Comédie" de Dante, les trompeurs sont concentrés au huitième cercle, puis soigneusement triés et derversés dans une dizaine de fosses (on y pratique avec rigueur le trie sélectif des ordures).
    Dans la première et la deuxième sont plongés dans une sorte de lie pestilentielle les séducteurs, flatteurs et adulateurs. On meurt donc comme on a vécu ; l'Enfer, c'est de ne pouvoir changer de condition.

    A noter : Mahomet fut derversé dans la neuvième fosse de ce cercle, celle des semeurs de trouble. Pour avoir été semeur de scandale et de schisme, son supplice fut d'être lui-même coupé.

    A noter également dans ce cercle des trompeurs, la présence de quelques papes, pas si infaillibles dans les domaines où ils n'ont pas lieu de l'être...

  • Houellebecq et la littérature

    L'écrivain Michel Houellebecq ne se fait pas d'illusion sur son art. Il écrivit ceci dans un texte intitulé "Sortir du XXe siècle ?" * :

    « La littérature ne sert à rien. Si elle servait à quelque chose, la racaille gauchiste qui a monopolisé le débat intellectuel tout au long du XXe siècle n’aurait même pas pu exister. Ce siècle, bien heureusement, vient de s’achever ; c’est le moment de revenir une dernière fois (on peut du moins l’espérer) sur les méfaits des « intellectuels de gauche », et le mieux est sans doute d’évoquer Les Possédés, publié en 1872, où leur idéologie est déjà intégralement exposée, où ses méfaits et ses crimes sont déjà clairement annoncés à travers la scène du meurtre de Chatov. Or, en quoi les intuitions de Dostoïevski ont-elles influencé le mouvement historique ? Absolument en rien. Marxistes, existentialistes, anarchistes et gauchistes de toutes espèces ont pu prospérer et infecter le monde connu exactement comme si Dostoïevski n’avait jamais écrit une ligne. Ont-ils au moins apporté une idée, une pensée neuve par rapport à leurs prédécesseurs du roman ? Pas la moindre. Siècle nul, qui n’a rien inventé. Avec cela, pompeux à l’extrême. Aimant à poser avec gravité les questions les plus sottes, du genre : « Peut-on écrire de la poésie après Auschwitz ? » ; continuant jusqu’à son dernier souffle à se projeter dans des « horizons indépassables » (après le marxisme, le marché), alors que Comte, bien avant Popper, soulignait déjà non seulement la stupidité des historicismes, mais leur immoralité foncière. »

    Voilà une bien étrange pensée, puisque Houellebecq, par sa démonstration de l'inutilité de la littérature par l'exemple des "Possédés" de Dostoïevski, nous produit en définitive la preuve inverse. Tous les acteurs de ce romans sont possédés d'idéologies qui se sont développées dans la littérature de la génération précédente.
    Toutes les idées qui ont infesté le XX° et continuent de nous infester comme autrefois la peste noire et bubonique, ont d'abord germé et champignionné dans des livres, après fermentation dans les esprits. Le principe matériel de nos catastrophes et désastres humanitaires, c'est une littérature. Qu'aurait été Karl Marx, et donc la révolution de 1917 en Russie, sans "das Kapital" ? Comment prétendre que  les écrits de Nietzsche, Rousseau ou Voltaire n'ont eu et n'ont encore aucune influence ?

    Tout le problème, dans l'orientation d'une dynamique de société, est de savoir avec qui elle a envie d'avoir raison ou tort. Préfère-t-elle avoir tort avec un faux-prophète, ou raison avec un vrai ? Au XX° la société française, magnifiquement éclairée par l'intelligentsia qu'elle méritait, préféra avoir tort avec Sartre plutôt que raison avec Aron - avec la faillite "sociétale" qui s'ensuivit et que tout le monde connait. 
    La vraie question est donc : à quoi servent les prophètes ? puisqu'à part Jonas, ils n'ont jamais évité le pire.
    Réponse : à s'interdire d'affirmer : "Je ne savais pas." Donc, à assumer nos mauvais choix le plus librement du monde.

    * NRF, N°561