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Aius Locutius

  • Business is business

    "Firms say US abortion restrictions are 'bad for business'" - cf article BBC

    Où l'on retrouve le thème de l'avortement dans la rubrique "business" de la BBC - c'est-à-dire enfin dans sa rubrique naturelle et sans fard. Seuls les naïfs pouvaient penser le retrouver dans la rubrique santé.

     

    "Simply put, it goes against our values and is bad for business."

     

    Voilà ce qu'on appelle une redondance, puisque la seule valeur qu'ils peuvent revendiquer, c'est précisément le business. Au final le débat commence à prendre vraiment son vrai visage. It's all about money, money, money.

  • La croisade de Georges Minois

    Georges Minois est un historien français né en 1946 se spécialisant notamment dans l'histoire des mentalités (l'athéisme, le suicide, l'avenir, la vieillesse, le rire etc.) A ce titre il publia un ouvrage, "l'Eglise et la guerre", se proposant d'étudier les relations entre la doctrine de l'Eglise et le phénomène politique "guerre".

     

    Voici un ouvrage d'une grande érudition, qui suit une articulation thésique bien arrêtée où la guerre juste ne serait qu'un avatar à peine dévoyé du concept de guerre sainte, survivotant jusqu'à présent sous formes des guerres de l'Ancien Régime, puis des conflits nationalistes du XIX°-XX°.

     

    Au delà des mérites factuels de l'ouvrage, nous discernons plusieurs faiblesses graves qui amoindrissent la thèse de l'auteur.

     

    En premier lieu, la thèse principale apparaît plus comme une construction à priori qu'une conséquence découlant d'une démonstration formelle. On pourrait parler d'une thèse paradigmatique, où tous les évènements et documents sont interprétés selon la grille de cette thèse. Cette "impression" naît en bonne part du martèlement de celle-ci (la notion de guerre juste est inopérante et perverse), sans cesse ressassée au fil des pages, comme s'il fallait qu'elle entrât de force dans le crâne du lecteur.

     

    Cette impression est causée également par une véritable avalanche d'érudition, de sources et documents historiques lâchés en rafales continues sur le lecteur pris pour un juré d'assise. Il en résulte une foultitude de noms appelés à la barre, certains de parfaits inconnus, qui font tous l'économie de la critique textuelle : que représente ces noms ? quelle fut leur influence ? Qui leurs écrits ont-ils atteint ? Tous les témoignages sont mis sur le même plan - sans même mentionner Shakespeare, déterré à la barre avec sa pièce de théâtre Henry V pour témoigner de la mentalité du Moyen-Âge. Technique déconseillée à tout étudiant en histoire.

     

    Enfin il est immédiatement évident que la démonstration manque de définitions : qu'appelle-ton l'Eglise ? qui peut parler en son nom ? S'agit-il uniquement de l'Eglise catholique et de sa doctrine, ou d'autre chose ? Dans le premier cas, pourquoi citer des auteurs anglicans, presbytes ou luthériens à l'appui de la thèse, qui n'ont rien à voir avec l'Eglise catholique ? De même il manque clairement une définition de l'expression "guerre sainte". Quelle est sa généalogie ? Cette question est d'autant plus pertinente qure l'expression est notoirement absente dans le magistère de l'Eglise ou son droit canonique - contrairement au concept de guerre juste, concept païen et non théologique par ailleurs. Bref, une chose un écrit théologique, même de saint Augustin ou saint Thomas, une autre un concept passé dans le corpus officiel de la doctrine catholique.

     

    Enfin le défaut le plus flagrant, assez typique des historiens de sa génération, est le recours incessant à la morale humanistoïde du XX° pour juger des faits de l'histoire. Il n'y a pas plus exaspérant que cette manipulation mentale de petit juge à l'indignation vaporeuse drappé dans sa vertu de cabinet. Il est agrégé d'histoire, non de morale, et il fait la leçon comme au tribunal du peuple.

     

    En résumé le livre fonctionne sur le mode d'une pétition de principe : la guerre, c'est mal, très mal. C'est même LE mal absolu : tout sauf la guerre, plutôt crever, et laisser crever les autres.Combien même le XX° siècle nous a appris que refuser ce mal à tout prix nous prépare au pire . "Vous avez voulu éviter la guerre au prix du déshonneur. Vous avez le déshonneur et vous aurez la guerre."

  • L'esthète, la science, le Salut

    La relation entre le beau et le vrai n'est pas immédiate ; entre l'élégance de l'intuition d'une théorie scientifique (c-à-d une théorie qui ouvre sur de la connaissance de la nature) ou d'une nouvelle loi, et son adéquation avec les phénomènes naturels tels qu'ils sont observés. Pourtant de nombreux scientifiques n'hésitent pas à faire intervenir le critère esthétique pour décider telle option plutôt qu'une autre. Richard Feynman, dans un cycle de conférences intitulé "La nature des lois de la physique" *, dit ceci dans sa dernière intervention :

     

    "Vous pouvez reconnnaître la vérité par sa beauté et simplicité." (p 171)

    Et de fait simplicité et beauté in fine tendent à se confondre :

    "si vous ne pouvez pas voir immédiatement [qu'une intuition] est fausse, et qu'elle est plus simple [qu'une théorie ou loi existante], alors elle est vraie. (...) Certains étudiants inexpérimentés ont des intuitions  très compliquées, et qui d'une manière ou d'un autre semblent parfaitement justes, mais je sais qu'elles ne sont pas vraies parce que la vérité se révèle toujours plus simple qu'on ne le pense." (p171)

     

    Puis il conclut sa conférence ainsi : "Qu'est-ce qui dans la nature permet ce phénomène ; qu'il est possible d'inférer le comportement du tout d'une de ses parties ? Voilà une question non-scientifique : je ne sais pas comment y répondre, et par conséquent je vais donner une réponse non scientifique. Je pense que c'est parce que la nature possède une simplicité, et par conséquent une extrême beauté." (p173)

     

    Il y a beauté parce qu'il y a harmonie, au sein de la nature elle-même, et entre l'homme et la nature.

     

    Le lien entre beauté et vérité semblent donc relever à priori d'une conviction philosophique. Il est ainsi significatif que Platon, lorsqu'il aborde ce thème dans le Banquet, n'use pas d'une logique dialectique rigoureuse, mais de l'expédient comme il dit du mythe - ici une sorte de mystère initiatique en sept étapes, qui commence par Eros pour aboutir à la béatitude de la contemplation de l'idée de Beau en soi et pour elle-même, en passant par la Science.

     

    Diotime, "l'étrangère de Mantinée", propose au jeune Socrate le moyen d'initiation au beau.

    La première étape est, nous l'avons dit, impulsé par Eros, en qui naît le désir et la reconnaissance du beau par le  moyen d'un beau corps (en l'occurrence  et pour être précis et parce qu'elle s'adresse à un Athénien, d'un beau jeune garçon) en singulier.

    Par suite naît la prise de conscience que le beau ne se trouve pas dans un corps singulier, mais en bien d'autres en particulier - et de reconnaître que tous ces corps participent de l'idée du beau :

     

    "Puis, il constatera que la beauté qui réside en un corps quelconque est soeur de la beauté d'un autre corps et qu'il (...) serait bien fou de ne pas tenir pour une et identique la beauté qui réside en tous les corps."

     

    C'est ainsi que naît et se forme dans l'esprit l'idée de la beauté, dans ce premier passage du singulier à la particularité par le moyen des sens.

     

    Deuxièment, ayant appréhendé l'idée du beau dans le multiple, il est naturellement enclin à se détacher de sa pure forme esthétique (ou sensible) pour considérer la beauté de l'âme (impérissable), supérieure à la beauté des corps (très périssables). Il peut alors juger et désirer la beauté des actions humaines :

     

    "Ensuite, il estimera la beauté des âmes plus précieuses que celles des corps ; (...) de là, il sera nécessairement amené à considérer la beauté dans les actions et dans les lois."

     

    Cet amour des belles actions conduit à l'amour des sciences dont l'homme saura apprécier la beauté, à laquelle toutes les sciences participent :

     

    "Ensuite, des actions humaines il sera conduit aux sciences, pour en apercevoir LA beauté. (...) Qu'il contemple [l'océan du beau], et ils enfantera des pensées qui naîtront dans l'élan généreux de l'amour du savoir, jusqu'à ce qu'enfin affermi et grandi, il porte les yeux vers une science unique, celle de la beauté."

     

    Ainis, passant de l'amour des sciences à l'amour de la Science pour elle-même, l'homme est alors capable de franchir la dernière étape et de contempler ultimement le beau en lui-même, pour lui même, dans toute sa pureté et vérité. "soustraite à la multiplicité des apparences [par opérations successives d'abstraction] et à la versalité des opinions, [l'existence de l'Idée du Beau] réside toute entière dans sa seule essence. (...) Terme d'une spiritualisation et d'une purification progressive, le Beau est saisi dans une intuition soudaine, une vision brutale et immédiate." **

    Ainsi tout part d'Eros et de la beauté corporelle, sensible, esthétique, pour franchir le cap de l'âme et ses opérations morales, rationnelles, et intellectuelles - cette dernière seule à même de contempler l'idée dans sa parfaite pureté.

     

    Dans son roman "L'idiot", Fiodor Dostoïevski fait dire à son héro le prince Muichkine : c'est la beauté qui sauvera le monde. « Est-il vrai, prince, que vous avez dit un jour que la ‘beauté’ sauverait le monde ? Messieurs… le prince prétend que la beauté sauvera le monde. Et moi je prétends que, s’il a des idées aussi folâtres, c’est qu’il est amoureux… Ne rougissez pas, prince ! Vous me feriez pitié. Quelle beauté sauvera le monde ? »

    Serait-ce celle du Christ mort d'Hans Holbein, qui terrorisa Dostoïevsky au bord de la crise ? « Ce tableau !…ce tableau !… Mais sais tu qu’en le regardant un croyant peut perdre la foi ? »

     

    Dostoïevsky explique ce qu'il ressentit lui-même à la vue de ce tableau : "C’était la reproduction achevée d’un cadavre humain portant l’empreinte des souffrances sans nombres endurées… Il gardait beaucoup de vie et de chaleur, la rigidité n’avait pas encore fait son œuvre de sorte que le visage du mort reflétait la souffrance comme s’il n’avait pas cessé de la ressentir. Le tableau représentait donc un visage affreusement défiguré par les coups, tuméfié, couvert d’atroces et sanglantes ecchymoses, les yeux ouverts et empreints de l’éclat vitreux de la mort, les prunelles révulsées. Quand on contemple ce tableau on se représente la nature sous l’aspect d’une bête énorme, implacable et muette… Or ce que ce tableau m’a semblé exprimer, c’est cette notion d’une force absolue, insolente et stupidement éternelle, à laquelle tout est assujetti et qui vous domine malgré vous. Les hommes qui entouraient le mort, bien que le tableau n’en représenta aucun, durent ressentir une angoisse et une consternation affreuse dans cette soirée qui brisait d’un coup toutes les espérances et presque leur foi. Et si le maître avait pu lui-même voir sa propre image à la veille du supplice, aurait-il pu lui-même marcher au crucifiement et à la mort comme il le fit ? C’est encore une question qui vous vient à l’esprit quand vous regardez ce tableau. " ***

     

    "Il était méprisé, abandonné de tous, homme de douleurs, familier de la souffrance, semblable au lépreux dont on se détourne ; et nous l'avons méprisé, compté pour rien. Pourtant, c'étaient nos souffrances qu'il portait, nos douleurs dont il était chargé. Et nous, nous pensions qu'il était châtié, frappé par Dieu, humilié. Or, c'est à cause de nos fautes qu'il a été transpercé, c'est par nos péchés qu'il a été broyé. Le châtiment qui nous obtient la paix est tombé sur lui, et c'est par ses blessures que nous sommes guéris." (Isaïe 53, 3-5). 

     

    * Richard Feynman, "The Character of Physical Law",  The MIT Press, 1965

    ** Geneviève Droz, "Les mythes platoniciens", p111, Points Sagesse, 1992 

    *** Fiodor Dostoïevsky, "Notes de L'Idiot", p 496, La Pléiade

  • L'affaire et l'abbé

    Le premier grand fiasco de la science positiviste et matérialiste eut comme théâtre le microscopique, qui vit la débâcle des théories de la génération spontanée. Omnes vivo ex vivo : le paradigme s'est toujours vérifié jusqu'à présent.

     

    Le deuxième grand fiasco est d'ordre astronomique, avec donc pour cadre l'immensité du cosmos. Il est d'ailleurs intéressant de noter que le cosmos, du grec signifiant à la fois "ordre" et "parure", induit l'idée d'une intelligence ou logos et s'oppose vigoureusement à l'arbitraire du pur hasard des atomistes. Cicéron aborde la question dans le "De natura deorum", Livre II chp XXXV et suivants, et le débat se poursuivra cahin-caha jusqu'à Jacques Monod dans "Le Hasard et la Nécessité", énième ressuscée atomiste où les options philosophiques douteuses avancent masquées derrière une théorie (qui n'est que cela) qui se veut scientifique. Confusion des langages.

     

    Si les connaissances en astronomie ont bien progressé depuis Galilée et l'invention de la lunette (utilisant des lentilles), ou Newton et l'invention du téléscope (utilisant des miroirs), certains objets diffus, les nébuleuses, font l'objet de multiples théories : amas d'étoiles, étoiles en formation, compositions et position hors ou dans notre galaxie. Les techniques d'observations et de la spectrométrie affinent les hypothèses, mais beaucoup d'innconnues demeurent. 

    En 1913, Vesto Slipher * découvre que certaines de ces "nébuleuses" produisent un décalage spectrale vers le rouge, preuve qu'elle s'éloignent de l'observateur (effet Doppler). Pour l'une d'elle il écrit : "Cette nébuleuse s'éloigne du soleil à la vitesse stupéfiante de 1100 km/s." Quant à l'estimation des distances de ces "nébuleuses" et leur positionnement extra ou intra galactique, il n'existe alors aucun moyen de produire une réponse définitive. Dans un article de 1917, étudiant la rotation des "nébuleuses spirales", qui seraient des étoiles en formation selon l'hypothèse la plus retenue à cette époque, il pose l'hypothèse qu'elles pourraient être en expansion (le diamètre de la "spirale" augmente avec le temps). A l'inverse donc d'un objet qui se condense pour devenir étoile : "La grande vitesse de rotation laisse penser, dans certains cas du moins, que la nébuleuse est en expansion, conséquence de sa rotation. En effet la forme de disque et les bras en spirale de ces nébuleuses implique une action, passée ou présente, de forces centrifuges." Significatif est le discours prononcé alors que lui est remis la médaille d'or de la Royal Astronomical Society de Londres, en 1933: "Dans une série d'études sur la vitesse radiale des ces îles-galaxies, il posa les fondations de la grande structure de l'Univers en expansion (...). Si les cosmogonistes actuels doivent composer avec un univers en expansion en fait comme en imagination, au prix de bien des difficultés une bonne part du blame initiale doit être assumé par notre médailliste."

     

    En 1917 Einstein étudie les conséquences de la Relativité Générale sur la forme et la structure de l’Univers. Il reprend alors certains postulats, certains toujours admis actuellement d'ailleurs : homogénéité (des caractères de l'univers comme température, densité de matière) et isotropie  (univers identique à grande échelle de l'univers quelle que soit la direction d'observation) de l'univers, son caractère fini, clos et statique (par ajout de sa fameuse constante cosmologique)**. Une manière de mise à jour du modèle aristotélicien. En 1922 Alexandre Friedmann propose le premier un modèle d'univers en expansion sur la base des équations d'Einstein, sans prise en compte d'éléments observables. Vers la même époque, Hubble obtient une première estimation précise de la distance de ces "nébuleuses spirales", et en déduit qu'elles sont trop éloignées pour faire partie de notre galaxie ; que de fait ces nébuleuses constituent des galaxies à part entière. Les dimensions de l'univers sont repoussées à des distances considérables. En 1929, il étudie le rapport entre la distance et le décalage spectrale vers le rouge de ces galaxies, observé auparavant par Slipher donc.

     

    Apparaît alors sur scène l'abbé Georges Lemaître, prêtre, mathématicien et physicien belge, qui publie en 1927 "Un Univers homogène de masse constante et de rayon croissant rendant compte de la vitesse radiale des nébuleuses extra-galactiques." Tout est à peu près dit dans le titre. Reprenant les élements de la relativité d'Einstein, combinés aux observations spectrales des "nébuleuses", Lemaître pose la théorie d'un univers hésitant, entre période d'expansion et statisme. La communauté scientifique, Einstein en tête, reçoit cette proposition de modèle assez froidement. Lemaître persévère, et publie en 1933 "Discussion sur l'évolution de l'Univers", et surtout en 1946 "L'Hypothèse de l'atome primitif" - hyptohèse déjà discutée en 1931 à l'occasion du centenaire de la British Association for the Advancement of Science  : "à l'origine, toute la masse de l'univers existait sous la forme d'un atome unique". Partant du principe d'un univers en constante évolution et en expension, il cherche à remonter le temps, comme un film passé  à l'envers, en imaginant l'univers dans sa condition initiale de densité presque infinie - son atome primitif. Qui dit densité dit énergie/chaleur/radiation : il postule alors l'hypothèse d'un rayonnement "fossile" témoin cette période initiale. Lemaître combine donc trois disciplines : la physique théorique d'Einstein, l'astronomie expérimentale d'Hubbles et la thermo-dynamique.

    Mais la théorie des origines de l'univers de Lemaître se rapproche par trop du concept théologique de Création. Il va avoir contre lui, notamment, tout ce que le monde marxiste compte de scientifiques comme  David Bohm : "Les partisans du Big Bang sont des traîtres à la science qui rejettent la vérité scientifique pour parvenir à des conclusions en accord avec l'Eglise catholique". 

    Nous avons aussi mentonné Einstein, qui adresse à Lemaître un "vos mathématiques sont correctes mais votre physique est abominable", lors de la conférence de Solvay en 1927. Sir Arthur Eddington, l'ancien maître à Cambridge de Lemaître : "L'idée même de commencement me répugne... Je ne crois tout simplement pas que l'ordre du monde tel qu'il est commença par un bang. (...) L'univers en expansion est grotesque, pas crédible, et me laisse de glace." L'astrophysicien Fred Hoyle ridiculise l'idée d'atome primitif en forgeant l'expression de Big-Bang pendant une émission de la BBC en 1949. Il ajoute, ne manquant pas de souffle : "La raison pour laquelle les scientifiques aiment le "Big-Bang" c'est parce que l'ombre de la Genèse plane sur leur tête. "Croire aux premières pages de la Genèse est une chose profondément gravé dans le psychisme de la plupart des savants." (cité par Adam Curtis, A mile or two off Yarmouth, BBC, 24/12/212).

     

    Bref, toute cette théorie physique sent trop la théologie, et elle prend en conséquence la direction du placard.

     

    Pourtant George Gamow, qui a étudié en Russie avec son compatriote Alexandre Friedmann, prend le relais de Lemaître, et affine le modèle en publiant en 1948 un article portant sur la formation des premiers atomes (nucléo-synthèse) d'hydrogène et d'hélium dans les conditions initiales de l'univers. Puis le Big-Bang retombe dans son quasi anonymat. Ce n'est qu'en 1965 et la découverte par Pienzas et Wilson du fond diffus cosmologique, à une température certes plus froide que ne l'avait prédite Lemaïtre et Gamow (3,5 kelvin, soit -269,5°C), que la communauté scientifique finit par se ranger unanimement derrière le modèle d'univers en évolution et expansion. Soit près de quarante ans après les premières publications de Lemaître.

     

    * pour la petite histoire, l'utilisation de spectrométrie par Slipher lui permit déjà de détecter la présence de vapeur d'eau dans l'atmosphère de Mars - cf prix Lalande 1919, remis par l'Académie des Sciences de Paris.Pour une étude détaillée de la contribution de Slipher, voir "Vesto Melvin Slipher (1875-1969) et la naissance de
    l’astrophysique extragalactique", Alain Brémond, Thèse, 2008.

    ** "…cette dernière n’est nécessaire que pour rendre possible une répartition quasi statique de la
    matière, laquelle correspond au fait que les vitesses des étoiles sont petites", écrit alors Einstein.

  • L'affaire et le poulpe

    Qui noie son chien l'accuse de la rage ; qui veut noyer l'Eglise l'accusera rageusement d'obscurantisme et d'obstacle à la science. Et paf Galilée, le fameux. Pourquoi lui et pas un autre ? Parce que le problème, c'est de trouver les autres, dont il faut avouer qu'ils sont peu nombreux. Ce qui est rare étant cher, Galilée l'est donc pour tous les disciples de la science sans conscience ; en bref tous les positivistes : ceux-même qui ignoraient qu'ils l'étaient, les historiques, puis les neo. De là s'ensuit qu'être catholique c'est nécessairement être contre la science, et conclusion, tout bon scientifique honnête qui se respecte se doit d'être athée. Il n'existe pas de bon scientifique catholique, la raison l'exige. Peut-être trouvera-t-on de temps en temps un bon scientifique chrétien, à la condition qu'il fût protestant, c'est-à-dire non catholique raisonnablement peu chrétien.

     

    Commençons par ruiner la thèse par une constatation qui crève tellement les yeux qu'elle doit aveugler : Galilée fut lui-même catholique.Il est indéniable qu'il le fut sincèrement et avec l'obstination qu'on lui connait, jusqu'à sa mort. C'est d'ailleurs bien parce qu'il fut catholique qu'il fut jugé par l'Inquisition - qui n'a pas d'autre objet que de juger la conformité d'un catholique et ses propos à la foi catholique. On rappellera inutilement au passage que Galilée fut non point brûlé mais assigné à résidence (un martyre plutôt soft)- ne demandez pas pourquoi cette remarque est le plus souvent nécessaire. Bref, voilà bien en réalité un exemple de catholique bon scientifique (bien que Galilée ne fut pas, contrairement au pape en matière de foi, infaillible en science), reconnu tel en tous cas par les athées eux-mêmes. On rappellera ensuite que la révolution de la Terre fut empiriquement prouvée en 1851 au Panthéon (expérience du pendule de Foucault).  Dialogue sur les deux grands systèmes du monde est publié par Galilée en 1632, soit deux cents ans auparavant.

     

    Sur cette affaire Galilée elle-même, nous ne nous y attardons pas. Il y a suffisamment de publications sur le sujet qui la traite de façon sérieuse avec un regard apaisé : cf par ex l'ouvrage Aimé Richardt ou du cardinal Poupard à la suite des travaux de la Commission pontificale d'étude de la controverse ptoléméo-copernicienne. Nous allons en revanche, non sans délectation, nous arrêter sur deux fiasco de la science matérialiste retentissants.

     

    Le premier de ces fiascos concerne la biogenèse, l'origine du vivant, et la controverse sur la génération spontanée qui fit rage au XIX°, avec deux figures de proue : Clémenceau d'un côté, Pasteur de l'autre. Clémenceau l'athée est naturellement partisan de la théorie de la génération spontanée, tandis que Pasteur, catholique bon teint, en est le démolisseur et promoteur du "omne vivum ex vivo" (toute vie vient de la vie).

     

    La genèse de la génération spontanée remonte au moins à l'antiquité et la philosophie grecque, puisqu'on trouve cette notion chez Thales, Démocrite ou Platon : 

    "Il est évident, Socrates, que la reproduction des uns par les autres n'était pas dans la nature d'alors. Mais la race de la terre, qui, suivant la tradition, a existé jadis, c'est celle qui ressorti en ce temps-là du sein de la terre.[...] (Le Politique, 271a-b). 

    Si Platon aborde le mystère de l'apparition de l'être vivant sous forme de mythe, Aristote quant à lui l'aborde (de l'âme ou de la génération des animaux) avec ses catégories de causalité. La génération se produit ainsi par le mélange de terre, eau, chaleur, et soit l'eau et la chaleur est fourni par le mâle (génération sexuée), soit par les astres (génération spontanée) :"Les animaux et les plantes sont issus de la terre et du liquide parce qu’il y a de l’eau dans la terre et de l’air dans l’eau, et dans tout air il y a de la chaleur vitale ; en un sens toute chose est ainsi pleine d’âme. De la sorte, les choses vivantes se forment  rapidement quand cet air et cette chaleur vitale sont enfermés dans quelque chose. Quand ils sont très comprimés, le liquide corporel est chauffé, et il se produit comme une bulle mousseuse.Et tant les lieux de développement que le matériel enfermé sont des causes de cette organisation (GA, 762a, 18-27).

     

    Toute cette pensée traverse les siècles en Europe occidentale dans la bonne humeur jusqu'à l'époque moderne, en passant par la scolastique du Moyen-Âge qui se fait l'héritière d'Aristote.

    Saint Thomas divise ainsi la génération en deux modes : l'une parfaite et univoque (reproduction sexuée), l'autre imparfaite et équivoque  (végétaux, instectes) : "car pour les animaux parfaits, il est clair qu'ils ne peuvent être générés sans semence ; mais pour les animaux imparfaits comme les plantes, il est clair qu'ils peuvent être générés avec ou sans semance. A cause de ceci, la puissance des cieux est suffisante pour actualiser dans les plantes et les animaux imparfaits." - cf par ex de potentia, question 3,8 ad15 ; ou 3,11 ad 12.

    Suit l'époque moderne, où la génération spontanée  sert ainsi à expliquer le phénomène des fossiles : "Un fossile, pour Antoine Goudin (1668), est simplement une créature générée « spontanément », dont la forme est imposée dans le mauvais matériau — la pierre, plutôt que la boue souple — et donc qui est incapable de vivre et de se mouvoir comme le ferait un animal, et ce, même s’il partage la forme d’un animal." (Justin E. H. Smith in La génération spontanée et le problème de la reproduction des espèces avant et après Descartes, p14, Société de philosophie du Québec, 2007). Les premières formes expérimentales de la théorie apparaissent avec le proto-chimiste van Helmont (1579-1644), qui prétend faire naitre des souris d'un tas de vieux chiffons et d'excréments dans une bouteille. Cependant certains remettent déjà en cause les certitudes aristotéliciennes : Francesco Redi (1626-1697) démontre que les vers ne sont pas les produits de la génération spontanée, mais naissent des oeufs pondus par les mouches.

    Le progrès du dogme mécaniciste (Galilée, Descartes, Newton) fait évoluer la théorie de la génération spontanée : celle-ci devient pur processus thermomécanique, simple conséquence de cette putréfaction. On parle alors d'hétérogenèse.

    Ainsi chez un certain Athanasius Kircher (1602-1680)  :
    "Toute chose vivante produit de sa propre pourriture quelques animaux congruents et différents des autres. Cela nous est prouvé par l’expérimentation actuelle de différentes herbes, et cela est vrai pour les grains qui sont transformés en vers volants. Cela est aussi juste pour certains animaux plus ou moins organisés. Un boeuf mort et pourri est transformé en abeilles [...]. Les chevaux vivants et morts produisent des guêpes et des scarabées qui prennent comme nourriture le sang des animaux qui leur ont donné la vie, à leur plus grand agacement. Les êtres humains (aussi bien que quelques brutes) génèrent des bêtes de lit, des poux et des puces, lesquels sont des compagnons intimes produits par la nature pour retirer le sang corrompu. Un corps mort, empli de pourriture, devient une pouponnière pour les vers. Les restes d’insectes, quand ils sont pourris, produisent des animaux de même nature. (Scrutinium pestis, 1658).

    Puis l'invention du microscope au début du XVII° fait surgir à l'oeil le monde des micro-organismes ; le premier à les découvrir est Anton Van Leeuwenhoek (1632-1723), qui lui même va finir par s'opposer à la théorie de la génération spontanée. Mais pour la plupart des savants (Buffon, Needham), ces micro-organisme sont bien eux-mêmes produits de génération spontanée. Le processus recule simplement de quelques crans. Ainsi, "dans certaines conditions de température et de composition chimique du milieu, des êtres vivants, des microbes, peuvent se former spontanément à partir de matière inerte." (Dictionnaire Clémenceau, Robert Laffon, 2017)

    A noter qu'un prêtre italien, Lazzaro Spallanzani (1729-1799), s'oppose déjà à cette théorie de la génération spontanée microbiale, démontant notamment l'expérience de Needham par une stérilisation plus poussée. Notons aussi la réfutation par Pierre Bulliard (1752-1793) : « il n’y avait pas jusqu’à une moisissure qui ne fut le produit de la graine d’un individu de la même espèce » ; « les champignons naissent de graines… un champignon quelconque ne peut exister, s’il n’est le produit de la graine d’un individu de la même espèce ».

    L'histoire prend un tournant idéologique avec le courant libertin du XVIII° (ie libre-penseur, athée) qui veut promouvoir une génération strictement naturelle, sans intervention supra-lunaire et encore moins divine. Et c'est donc là que les Athéniens s'atteignirent, que les satrapes s'attrapèrent,  et que la pensée matérialiste s'empara de la génération spontanée. Elle expliquerait de façon "naturelle", positive (c-est-à-dire en fait non surnaturelle) l'apparition de la vie, sa diversité, et donne au hasard son plus beau rôle. Il n'y a pas création selon son espèce, il y a génération spontanée guidée par le seul hasard. Et l'homme, contrairement à la genèse biblique, trouve là l'explication ultime à la fois de son origine et de sa variété (polygéniticisme : "vision selon laquelle les différents groupes raciaux humains possèdent des origines distinctes" - op cité). Ainsi, la théorie de la génération spontanée devient une arme contre les écritures bibliques et la Création par une cause surnaturelle - donc une arme procédant d'un a-priori idéologique et philosophique soutenant une vision matérialiste de l'univers.

     

    Le XIX°, siècle du positivisme, voit une accélération du débat quand un certain Félix Pouchet présente en 1845 son ouvrage " Théorie positive de l'ovulation spontanée et de la fécondation des mammifères et de l'espèce humaine" à l'Académie. Notez bien le signe de la théorie... Là encore les expériences censées démontrer la génération spontanée sont faussées par de la contamination à l'air ambiant. Il récidivise toutefois en 1859 avec "Hétérogénie ou Traité de la génération spontanée". Re-rebelote en 1864 avec "Nouvelles expériences sur la génération spontanée et la résistance vitale". En 1860, l'Académie lance un concours doté de 2 500 francs pour trancher le débat. Il fallut 5 ans à Pasteur pour monter un protocole expérimental qui emporta le jugement de l'Académie - mais non celui de Pouchet et de son supporter Clémenceau. Ce dernier entre dans la controverse par le moyen de sa thèse, dont le directeur était Charles Robin, lui-même athée et matérialiste. Clémenceau travaille alors sous sa direction sur le sujet ardu de la genèse des élements anatomiques dans l'ovule. En bref Clémenceau cherche à résoudre l'aporie de l'oeuf et de la poule.

     

    "Il n'est pas vrai que toute cellule naisse d'une autre cellule. Il n'est pas exact de dire Omnis cellula e cellula et de nier la formation d'une cellule par une substance non cellulaire." "Le phénomène de la naissance se trouve ainsi dégagé de tout caractère mystérieux et mystique. L'organisme étant un phénomène d'élements anatomiques, sa naissance est une génération d'éléments anatomiques. la naissance se trouve réduite aux proportions d'un phénomène physiologique." (Dictionnaire Clémenceau, op. cité).

     

    La débâcle des spontanéistes au XIX° avec les travaux de Pasteur retrouve une vigueur nouvelle avec l'expérience de Miller-Urey censée reproduire les conditions de l'apparition de la vie il y a quelques milliards d'années (la fameuse soupe primitive). L'abiogenèse, dernier avatar de la génération spontanée et de l'hétérogenèse. Ainsi, avec quelques composants soigneusement dosés, une atmosphère possiblement reconsitutée et des arcs électriques simulant la foudre, l'on obtient des acides aminées primitifs - des briques de bases. Cependant le passage de ces acides à des molécules comme l'ARN ou l'ADN, il y a un saut qualitatif gigantesque - au point qu'une autre théorie voit le jour, la pan-spermie (promue notamment par Fred Hoyle) : la vie vient de l'espace. Et non point seulement la vie dans sa forme la plus primaire, mais possiblement des organismes comme la pieuvre, ni plus ni moins...

     

    La morale de cette histoire est simple : l'esprit scientifique pur n'existe pas ; il est pris et s'inscrit dans une dynamique du zeitgeist, de l'air du temps, et des options philosophiques ou métaphysiques qui s'ensuivent. La science n'est pas manichéenne et n'est pas le refuge de la certitude : elle-même n'est pas étrangère à l'opinion, au préjugé philosophique. Cela fait partie de l'histoire ordinaire de la science, dans lequel s'inscrit l'affaire Galilée.