Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Philosophie - Page 3

  • La condition de l'homme moderne : vie publique, vie privée

     Pour Hannah Arendt, le moteur de l'action est in fine la quête d'immortalité. Face à l'éphémère de la vie individuelle, dévorée dans et par le cycle de la nature, laisser une trace qui demeure est une façon de conjurer le futile de sa condition. Par essence donc, l'action ou la geste ne peut se déployer que dans la sphère publique, puisqu'elles ont besoin de témoins. Avec Socrate d'abord, puis le Christianisme ensuite, la "vita contemplativa" (theôria) est  venue concurrencer la "vita activa" ; en quelque sorte l'éternel s'est substitué à l'immortel - mais toujours finalement en réaction contre ce qui passe, ne dure pas et s'efface.
    L'expression "vita activa" recouvre trois types d'activités : le travail, l'oeuvre, l'action. Le travail pallie les nécessités de la vie biologique. Il est essentiellement consommation, et est le pré-requis de l'action. L'oeuvre est, par sa permanence, ce qui permet à l'homme de situer dans le temps, lui fournit un monde ainsi que  les instruments de l'action.
    La première partie de son ouvrage va donc se consacrer à la "dialectique" domaine publi  / domaine privé, ou l'auteur va tâcher de montrer comment, à l'époque moderne, la vie sociale, avatar de la vie privée, a confisqué l'espace publique.

    "La distinction entre vie privée et vie publique correspond aux domaines familial et politique, entités distinctes, séparées au moins depuis l'avènement de la cité antique ; mais l'apparition du domaine social qui n'est, à proprement parler, ni privé ni public, est un phénomène relativement nouveau, dont l'origine a coïncidé avec la naissance des temps modernes.
    Ce qui nous intéresse ici, c'est l'extraordinaire difficulté qu'en raison de cette évolution nous avons à comprendre la division capitale entre domaine public et domaine privé, entre la sphère de la polis et celle du ménage, de la famille (...) : sur ces divisions, considérées comme des postulats, comme des axiomes, reposait toute la pensée politique des Anciens.

    (...) nous appelons "société" un ensemble de familles économiquement organisées en un fac-similé de famille supra-humaine , dont la forme politique d'organisation se nomme "nation". Nous avons donc du mal à nous rendre compte que pour les Anciens, le terme même d' "économie politique" eût été une contradiction dans les termes : tout ce qui était "économique" [oikia, la maison], était par définition non politique, affaire de famille.

    (...) La communauté naturelle du foyer naissait, par conséquent, de la nécessité. Le domaine de la polis au contraire, était celui de la liberté ; s'il y avait un rapport entre les deux domaines, il allait de soi que la famille devait assumer les nécessités de la vie comme condition de la liberté de la polis."

    (...) ce que tous les philosophes grecs tenaient pour évident, c'est que la liberté se situe exactement dans le domaine politique, que la contrainte est surtout un phénomène prépolitique, caractérisant l'organisation familiale privée [d'autrui], et que la force et la violence se justifient dans cette sphère comme étant les seuls moyens  de maîtriser la nécessité et de se libérer. (...) Cette liberté est la condition essentielle de ce que les Grecs appelaient bonheur, eudaimonia, et qui était un statut objectif dépendant avant tout de la richesse et de la santé.

    Le concept de domination et de sujétion, de gouvernement et d'autorité tels que nous les comprenons [cf Hobbes et le Leviathan], d'ordre aussi et de règlement, était senti comme prépolitique, relevant du domaine privé beaucoup plus que du domaine public. La polis se distinguait de la famille en ce qu'elle ne connaissait que des égaux, tandis que la famille était le siège de la plus rigoureuse inégalité.

    (...) L'idée que la politique n'est qu'une fonction de la société ; que l'action, le langage, la pensée sont principalement des superstructures de l'intérêt social (...) est un des axiome que Marx reçut des économistes politques de l'époque moderne. Cette fonctionnalisation empêche de percevoir aucune frontière bien nette entre les deux domaines. (...) Depuis l'accession de la société, autrement dit du ménage (oikia) ou des activités économiques, au domaine public, l'économie et tous les problèmes relevant jadis de la sphère familiale [ie les activités de la nécessité] sont devenus préoccupation "collective."

    [Sur la notion de bien commun au Moyen-Âge]
    Le concept de bien "commun" au Moyen-Âge, loin de dénoter l'existence d'un domaine politique, reconnaît simplement que les individus ont en commun des intérêt matériels et spirituels**. Ce qui distingue de la réalité moderne cette attitude essentiellement chrétienne, c'est moins la reconnaissance d'un "bien public" que l'exclusivisme du domaine privé, où les intérêts privés prennent une importance publique et que nous nommons "société."

    (...) Dans la pensée antique, tout tenait dans le caractère privatif du privé, comme l'indique le mot lui-même ; cela signifiait que l'on était littéralement privé de quelque chose, à savoir des facultés les plus hautes et les plus humaines. (...) Evènement historique décisif : on découvrit que le privé au sens moderne, dans sa fonction essentielle qui est d'abriter l'intimité [découvert par Rousseau et les romantiques à l'époque moderne], s'oppose non pas au politique [comme chez les Grecs] mais au social.

    (...) La coïncidence flagrante entre l'avènement de la société et le déclin de la famille indique clairement qu'en fait la cellule familiale s'est résorbée dans des groupements sociaux correspondants.

    (...) L'essentiel est que la société à tous les niveau exclut la possibilité de l'action [au sens d'exploit ou de geste en qq sorte], laquelle était jadis exclue du foyer. De chacun de ses membres, elle exige au contraire un certain comportement, qui toutes tendent à "normaliser" ses membres (...) à éliminer les gestes spontanés ou les exploits extraordinaires.

    (...) Cette égalité moderne, fondée sur le conformisme inhérent à la société et qui n'est possible que parce que le comportement a remplacé l'action comme mode primordial de relations humaines.***

    (...) La désagréble vérité, c'est que la victoire que le monde moderne a remporté sur la nécessité est due à l'émancipation du travail, c'est à dire au fait que l'animal laborans a eu le droit d'occuper le domaine public, et que cependant, tant qu'il en demeure propriétaire, il ne peut y avoir de vrai domaine public, mais seulement des activités privées étalées au grand jour. Le résultat est ce qu'on appelle par euphémisme culture de masse. (...) La poursuite universelle du bonheur et le malheur généralisé de notre société sont des signes très précis que nous avons commencé à vivre dans une société de travail qui n'a pas assez de travail pour être satisfaite. Car l'animal laborans, et non pas l'homme de métier, ni l'homme en action, est le seul qui ait jamais demandé à être heureux ou cru que les mortels peuvent être heureux.
    Un des signaux les plus visibles (...), c'est la mesure dans laquelle toute notre économie est devenue une économie de gaspillage dans laquelle il faut que les choses [qui pouvaient autrefois relever de la catégorie de l'oeuvre] soient dévorées ou jetées presque aussi vite qu'elles apparaissent dans le monde pour que le processus lui-même ne subisse pas un arrêt catastrophique. 

     

    Note : pour Aristote, l'homme est un animal politique (zôon politikon) ; pour le latin, il est un animal social (animal socialis cf Sénèque et Thomas d'Aquin : homo est naturaliter politicus, id est socialis). Hannah Arendt parle, au sujet de cette dérive sémantique, de substitution du social au politique.

    ** Hannah Arendt a une compréhension très restrictive du bien commun dans la doctrine catholique. Pour cette dernière, le terme "bien" est à prendre dans une acception disons transcendantale ; un bien à la manière platonnicienne. En ce sens l'expression n'est pas équivalente à intérêt commun ou général : un intérêt commun n'est pas forcément un bien. Par exemple la santé est un bien, et parce qu'elle concerne l'individu et la société, elle peut-être appelée un bien commun. En revanche, si une société décide que l'intérêt général commande la liquidation des vieux, des incurables et des malades mentaux, en aucun cela ne se peut se faire au nom du bien commun. 

    *** Cela explique peut-être le retour de bâton post-moderne : en réaction, l'on essaie de faire passer pour norme ce qui est anti-conformiste, qui devient une fin en soi. Cela s'appelle tomber de Charybde en Scylla.

  • L'assourdissant braiement de l'âne

    anes-braiements-jpg.jpg

     

    "John Haldane, un écossais à la voix posée et professeur à l'université de Saint-Andrew, avance l'idée que fondamentalement le "kultur Kampf" se fait d'une part entre un monde des idées des anti-réalistes * , et celui des réalistes d'autre part, et que cette tension se manifeste dans les domaines politiques et sociales. Les idées réalistes (...) contiennent en substance la notion que l'univers est rationnel, existe objectivement, est connaissable mais distinct [du connaissant], et façonne nos représentations de la sexualité, du mariage, de la mort etc. Les idées anti-réalistes, par contraste, considèrent toute chose comme construction humaine, souple et malléable, pouvant être déformée et altérée mais demeurant intrinsèquement inconnaissable. Le réalisme et l'anti-réalisme ont une compréhension fondamentalement différente de ce qui est connaissable ou non, de ce qui change ou ne peut changer, et de la place de l'homme dans la création."

    * C'est à dire que la réalité et les lois du monde seraient soumises à la volonté toute puissante. Vieille lubie Schopenhauerienne, Marxiste et Nietzchéenne qui n'en finit décidemment pas de crever malgré la preuve apportée au XX° de son incommensurable nuisance et ineptie.

    On le voit actuellement avec nos vaillants parlementaires qui légifèrent allègrement sur ce que doit être la biologie politiquement correcte du mammifère placentaire. Il est probable que demain ces ânes nous votent une loi interdisant la gravité.

    Et 2500 ans de philosophie pour ça...

     

     

  • Dieu, les hommes, et les maths

    Hannah Arendt est loin d'être infaillible, mais ses écrits prêtent toujours à la réflexion.

    Son livre "La crise de culture", paru la première fois en 1961, tente d'analyser les ruptures culturelles et notamment historiques dont son siècle fut témoin. Faire une recension de cet ouvrage serait une gageure ; néamoins un passage sur l'émergence de la sécularité au XVII° retient l'attention :

    "Les théoriciens politiques du XVII° (ie Hobbes, Locke, Grotius etc.) accomplirent la sécularisation en séparant la pensée politique de la théologie, et en affirmant avec instance que les commandements de la loi naturelle fournissait une base pour le corps politique même si Dieu n'existait pas. ce fut la même pensée qui fit dire à Grotius que "même Dieu ne peut faire que deux et deux ne fassent pas quatre."

    Dieu non. Les hommes oui. La grande erreur de ces penseurs aura été de postuler que l'homme est un animal rationel ; en réalité la raison s'est révélée un piètre garde-fou, car pour l'idéologie maîtresse du XIX° et du XX°, l'homme est avant tout un animal qui agit. Dès lors le moindre obstacle à l'action (comprenons désir) est jugé insupportable. Que deux et deux fassent quatre est insupportable à l'homme post-moderne. C'est une atteinte intolérable à sa liberté d'agir.

  • Rousseau et l'athéisme

    Mon fils, tenez votre âme en état de désirer toujours qu’il y ait un Dieu, et vous n’en douterez jamais. Au surplus, quelque parti que vous puissiez prendre, songez que les vrais devoirs de la religion sont indépendants des institutions des hommes ; qu’un cœur juste est le vrai temple de la Divinité ; qu’en tout pays et dans toute secte, aimer Dieu par-dessus tout et son prochain comme soi-même, est le sommaire de la loi ; qu’il n’y a point de religion qui dispense des devoirs de la morale ; qu’il n’y a de vraiment essentiels que ceux-là ; que le culte intérieur est le premier de ces devoirs, et que sans la foi nulle véritable vertu n’existe.

    Fuyez ceux qui, sous prétexte d’expliquer la nature, sèment dans les cœurs des hommes de désolantes doctrines, et dont le scepticisme apparent est cent fois plus affirmatif et plus dogmatique que le ton décidé de leurs adversaires. Sous le hautain prétexte qu’eux seuls sont éclairés, vrais, de bonne foi, ils nous soumettent impérieusement à leurs décisions tranchantes, et prétendent nous donner pour les vrais principes des choses les inintelligibles systèmes qu’ils ont bâtis dans leur imagination. Du reste, renversant, détruisant, foulant aux pieds tout ce que les hommes respectent, ils ôtent aux affligés la dernière consolation de leur misère, aux puissants et aux riches le seul frein de leurs passions ; ils arrachent du fond des cœurs le remords du crime, l’espoir de la vertu, et se vantent encore d’être les bienfaiteurs du genre humain. Jamais, disent-ils, la vérité n’est nuisible aux hommes. Je le crois comme eux, et, c’est, à mon avis, une grande preuve que ce qu’ils enseignent n’est pas la vérité [1].

     

    1. Si l’athéisme ne fait pas verser le sang des hommes *, c’est moins par amour pour la paix que par indifférence pour le bien : comme que tout aille, peu importe au prétendu sage, pourvu qu’il reste en repos dans son cabinet. Ses principes ne font pas tuer les hommes, mais ils les empêchent de naître, en détruisant les mœurs qui les multiplient, en les détachant de leur espèce, en réduisant toutes leurs affections à un secret égoïsme, aussi funeste à la population qu’à la vertu. L’indifférence philosophique ressemble à la tranquillité de l’État sous le despotisme ; c’est la tranquillité de la mort : elle est plus destructive que la guerre même.
    Par les principes, la philosophie ne peut faire aucun bien que la religion ne le fasse encore mieux, et la religion en fait beaucoup que la philosophie ne saurait faire.

    Par la pratique, c’est autre chose ; mais encore faut-il examiner. Nul homme ne suit de tout point sa religion quand il en a une : cela est vrai ; la plupart n’en ont guère, et ne suivent point du tout celle qu’ils ont : cela est encore vrai ; mais enfin quelques-uns en ont une, la suivent du moins en partie ; et il est indubitable que des motifs de religion les empêchent souvent de mal faire, et obtiennent d’eux des vertus, des actions louables, qui n’auraient point eu lieu sans ces motifs.
    (...)

    Nos gouvernements modernes doivent incontestablement au christianisme leur plus solide autorité et leurs révolutions moins fréquentes ; il les a rendus eux-mêmes moins sanguinaires : cela se prouve par le fait en les comparant aux gouvernements anciens. La religion mieux connue, écartant le fanatisme, a donné plus de douceur aux mœurs chrétiennes. Ce changement n’est point l’ouvrage des lettres ; car partout où elles ont brillé, l’humanité n’en a pas été plus respectée ; les cruautés des Athéniens, des Égyptiens, des empereurs de Rome, des Chinois, en font foi. Que d’œuvres de miséricorde sont l’ouvrage de l’Évangile ! Que de restitutions, de réparations, la confession ne fait-elle point faire chez les catholiques ! Chez nous combien les approches des temps de communion n’opèrent-elles point de réconciliations et d’aumônes ! Combien le jubilé des Hébreux ne rendait-il pas les usurpateurs moins avides ! Que de misères ne prévenait-il pas ! La fraternité légale unissait toute la nation : on ne voyait pas un mendiant chez eux. On n’en voit point non plus chez les Turcs, où les fondations pieuses sont innombrables ; ils sont, par principe de religion, hospitaliers, même envers les ennemis de leur culte.

    (...)

    Philosophe, tes lois morales sont fort belles ; mais montre-m’en, de grâce, la sanction.

    Rousseau, l'Emile, vol II livre IV.

     

    * Le démenti du XX° est cruel. 

  • La science façon suppositoire

    "Quand la foi disparaît, la rationalité accrue du monde n'est qu'une apparence. En réalité, ce sont alors les forces du hasard qu'il faut reconnaître, et elle ne peuvent être déterminées. La "théorie du chaos" vient se greffer sur la connaissance de la structure rationelle du monde et place l'homme devant des obscurités qu'il ne peut dissiper et qui assignent ses limites au côté rationel du monde."

    Benoît XVI, Jésus de Nazareth, 1ère partie

     

    Il faut sans doute rendre justice à cette théorie du chaos, c'est à dire à la compréhension statistique d'un phénomène dont on ne maîtrise pas les causes : il s'agit d'un pis-aller scientifique en l'état de nos inconnaissances. Mais il est évident que cette théorie ne peut être que provisoire et non un aboutissement. Elle pallie l'insuffisance de nos connaissances, le fait que de multiples paramètres sont pour l'observateur des inconnues au minimum inquantifiables - pour le moment. Mais reconnaissons que cette théorie est la plus a-scientifique qu'il soit ; qu'elle ne répond à pratiquement aucun critère de ce qu'une saine philosophie de la science peut dire sur la science.

    Si, par dogmatisme athée, on s'en tenait à ce paradigme, il est certain que ce serait là une agression envers la science elle-même, et le prélude à une régression certaine. Or, certains propagateurs du néant tentent de forcer ce paradigme du hasard (resuçée d'un épicurisme étroit), comme on force un suppositoire à entrer dans un orifice anatomique prévu pour l'exact sens inverse. C'est là faire violence.