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Philosophie - Page 4

  • Laid d'honneur

    john-isaacs_matrix-of-amnesia.jpg Dostoïevski martèle dans son oeuvre : "C'est la beauté qui sauvera le monde", parole d'idiot. Il est en conséquence inquiétant de voir comment le beau fut expulsé, par coups d'état successifs, du domaine où il s'épanouissait le mieux. L'art contemporain est un sans-culotte ; de cette piétaille médiocre qui se revêt des frusques de son pillage, pour jouer au petit marquis en se pavanant comme un coq. Je suis médiocre, sans génie, sans talent, mais je sais habiller tout mon néant des mots les plus prétentieux. Je suis un imposteur ; je ne sais qu'imiter un vague langage pédant et creux ; comme si un perroquet recrachant des lignes de Kant pouvait se prétendre philosophe.

    Et bien voilà : il y a autant entre l'art et les dits artistes contemporains qu'entre le perroquet et la philosophie. Une imposture à l'image de toutes les impostures que proposent ces derniers siècles : impostures économiques, sociales, anthropologiques - tout est imposture, habillage verbal de néant.

    L'homme s'émerveille face au beau, mais est fasciné par le laid (c'est-à-dire, la corruption des formes et des couleurs). Il se fascine devant un cadavre en putréfaction, mais s'émerveille devant les oeuvres de Michel-Ange. Il en a toujours été ; ce qui change, c'est le langage : on appelle à présent beau (quand on ose ce terme) ce qui est laid, et laid  ce qui est beau, comme si le langage savait conférer une essence aux choses. Cela n'est qu'une prétention de créature qui se prend pour le Créateur ; ce n'est que l'expression, au fond, de l'éternel frustration de l'être conscient de sa finitude.

    Il n'y a quasiment plus d'éducation au beau : le beau a été jugé par la bourgeoisie aussi obscène que la morale (incluons dans cette bourgeoisie tous ces bourgeois refoulés qui parlent au nom du peuple). Mais le beau est autant ancré dans les gènes de l'homme que la morale : si l'homme moderne n'a plus les moyens d'exprimer ni le beau, ni la morale, du moins en garde-t-il une intuition au plus profond de lui.

    Comment expliquer les vagues de millions de touristes qui déferlent sur cette vieille Europe ? Viennent-ils pour s'extasier devant les oeuvres du XX° ? En vérité ils viennent pour le parthénon, les cathédrales et la chapelle Sixtine. Quant aux autres millions qui vont aux US, ils y vont pour faire du shopping.

    Si la beauté doit sauver le monde, il n'est dès lors pas étonnant de la voir traquée dans tous les recoins. C'est là assurément la marque de fabrique de la pseudo-modernité et de sa culture de mort.

  • Le vrai scandale ou la grande illusion

    billet-dollar-300x225.jpg Une bulle spéculative nait lorsque son objet n'est plus alimenté que par lui-même, se coupant par là de toute attache à la réalité :  "Once trade trade on itself, it becomes entirely abstracted from the real economy" *.

    Il en va de même avec le plus formidable attrape-couillon mis en scène par le matérialisme consumériste : la très fameuse "magie" de Noël. Voilà sans doute le plus grand escamotage dont le Christianisme est actuellement témoin. Il s'agit, très simplement, dans le désert spirituel nécessaire à la bonne marche des affaires, d'escamoter un mystère par de la magie. Et là où le mystère vécu suffit à combler l'homme, la magie quant à elle ne sait que  prévenir le manque ontologique par l'artifice d'une possession matérielle. Ceci est  excellent pour le business, mais ne donne que l'apparence de combler.

    Le troupeau donne bien volontier dans le panneau, par une sorte de processus auto-persuasif : le cerveau et la volonté ramollis par le discours de l'individu-roi, du culte de la gloutonnerie et de la flatterie des sens, l'on est que trop heureux d'écouter et de se persuader de grands discours : "vous avez besoin de spirituel, pas de souci, on vous le vend en grande surface". Le marché dicte alors : "il faut la magie de Noël" ; le balourd obtempère. On l'illusionne, et il se laisse illusionner, de façon perfide, par le plus innocent.

    Car le marché rebaptise ainsi Noël "fête des enfants". L'enfant est en effet plus que réceptif à la "magie" de Noël, grossière tringlerie de pompe à fric. Celui-ci s'illusionne en premier, les yeux écarquillés devant ce qu'il ne voit pas être une mesquine poudre aux yeux. Cette illusion cautionne en retour, vis-à-vis des parents écervelés, la réalité de la magie de Noël - et voici les parents contaminés qui eux-même s'illusionnent à propos de l'illusion de leurs enfants, et de la machine à illusion elle-même. D'autant qu'ils sont persuadés pouvoir acheter la joie de leur enfant au supermarché : une guirlande de bonheur qui scintille dans les yeux des chérubins, on est prêt à mettre un paquet de pognon pour ça. Même si ça ne dure qu'un temps.

    Voilà comment se crée cette bulle des illusions, où l'illusion vorace finit par s'alimenter d'elle-même.

    Si on récapitule :
    - 1) L'homme a un besoin ontologique spirituel.
    - 2) Le marché ne sait que vendre par flatterie et tentation du matériel ou du sensoriel : il va donc vendre de la magie.
    - 3) Il persuade l'homme qu'il est plus avantageux et facile de croire en la magie qu'au mystère, et qu'il est à même de répondre à son besoin. En échange d'une modique somme.
    - 4) Dans ce cadre le message est martelé que Noël est la fête des enfants - par ailleurs incapables de cerner le réel de l'irréel. Ils sont de fait les premiers à se persuader de la mise en scène de cette piteuse magie.
    - 5) Les parents habitués à n'être plus que consommateurs adhèrent à ce projet et s'illusionnent par contamination, enchantés des effets de l'illusion ainsi produite sur leurs enfants. Ils deviennent agent gracieux de la mise en scène, et clients précieux de la vaste kermesse.
    - 6) Proies ferrées : les parents n'ont plus qu'une crainte : que l'illusion de son rejeton s'évanouisse, et par entraînement la leur propre. Les deux illusions se soutiennent donc par solidarité et s'alimentent d'elles-mêmes par gloutonnerie.
    Cette structure est valable pour tous les mensonges.

    Doit-on rappeler que le Christ est né, à vécu, et est mort pour l'humanité - gratuitement ? Que certains chrétiens ne voient aucun inconvénient à la commercialisation de la fête de la naissance du Christ, voilà la seule vraie magie dans cette histoire.

    Note :
    * Phillip Blond, Red Tory p46

  • Tout condamné à mort, etc.

     Nous sommes passés d'une morale culpabilisante à une morale de déculpabilisation tout aussi catastrophique. Là où il n'y avait pas culpabilité, l'on condamnait. A présent, là où il y a faute, on absout par déni de culpabilité - celle-ci étant au final plus condamnable que la faute elle-même.

    Il s'agit en fait de s'attaquer à l'un des attributs caractéristiques des derniers hommes : le sentiment de justice et son corollaire. Si la faute engendre la culpabilité, supprimons la culpabilité et ce sera la preuve qu'il n'y a point de faute.

    Le déni de culpabilité impose en réalité à l'homme le poids écrasant d'une charge parfois inhumaine. Au lieu de délier, elle recouvre une chaîne massive et pesante d'un voile pudique indigent. La raison de cette inefficacité est simple : supprimer le sentiment de culpabilité revient à supprimer en l'homme le sentiment de justice. C'est une pure lubie post-moderniste ; l'un des innombrables contes de fées que ce désastre écervelé aime tant se raconter à lui-même. Pour preuve : même la pire des crapules sait réclamer son dû. On ne peut nier ce sentiment de justice qui imprègne tant l'esprit humain - il serait tout aussi absurde de nier l'existence de son estomac ou de sa prostate.

    Bien de ces nouveaux médecins des âmes sont dans ce genre de dénégation. Autant leur rôle est utile lorsqu'ils libèrent d'une fausse culpabilité, autant ils sont néfastes et aggravent le mal lorsqu'ils persuadent d'une innocence falsifiée. Confondre les maux avec les symptômes, erreur funeste - mais c'est une grande tentation lorsqu'il semble qu'il n'existe point de remède. On préfère alors souvent le pire à l'impuissance.

    C'est l'une des inspirations les plus géniales de l'Église catholique. Là où l'homme s'enchaîne dans son injustice et semble impuissant à s'en libérer, où l'espérance semble alors se dessécher comme sur un sol devenu trop acide, l'Église seule sait réconcilier admirablement l'homme avec lui-même et sa propre justice. Il y  a un préalable son efficacité : la conversion, c'est-à-dire la reconnaissance de sa culpabilité. Il y a, avant la miséricorde divine réelle et efficace, nécessité pour l'homme de se rendre justice. Aussi, nous persuader de non-culpabilité quand nous sommes vraiment coupable, c'est ajouter le crime au crime ; condamner à perpétuité.
    Ce sacrement de réconciliation est vu par ceux qui ne savent pas comme une corvée de fardeau - qui s'ajoute à d'autres pesants. Mais il s'agit bien de l'inverse : ce sacrement nous débarasse d'un fardeau inhumain dont nous nous sommes chargé. C'est précisément parce que ce sacrement libère que tout complote à nous faire accroire l'inverse.

    Il serait vain de compter le nombre d'hommes ainsi enchaînés, l'espérance toute éteinte, que l'Eglise a délié et rendu à la vie.

  • Le testament d'un égaré

    rousseau.jpg"Fuyez ceux qui, sous prétexte d'expliquer la nature, sèment dans les coeurs des hommes de désolantes doctrines, et dont le scepticisme apparent est cent fois plus affirmatif et plus dogmatique que le ton décidé de leurs adversaires.  Sous le hautain prétexte qu'eux seuls sont éclairés, vrais, de bonne foi, ils nous soumettent impérieusement à leurs décisions  tranchantes, et prétendent nous donner pour les vrais principes des choses, les inintelligibles systèmes qu'ils ont bâtis dans leur imagination. Du reste, renversant, détruisant, foulant aux pieds tout ce que les hommes respectent, ils ôtent aux affligés la dernière consolation de leur misère, aux puissants et aux riches le seul frein de leurs passions ; ils arrachent du fond des coeurs le remords du crime, l'espoir de la vertu, et se vantent encore d'être les bienfaiteurs du genre humain. Jamais, disent-ils, la vérité n'est nuisible aux hommes. Je le crois comme eux, et c'est, à mon avis, une grande preuve que ce qu'ils enseignent n'est pas la vérité."

     

    Il est clair que l'auteur nous demande ici de fuir le post-rousseauisme de toute notre raison. Car on n'en finit plus de mesurer le désastre de la mise en pratique de cette philosophie criminellement optimiste - les unités nous manquent à dire vrai. Il serait vain de recenser toutes les théories et idéologies de ces quarantes dernières années qui s'en réclament, sans compter toutes celles qui se reconnaîtront dans le portrait (ne va-t-il pas comme une seconde peau à la "théorie du genre", et à tous ces rejetons difformes du progressisme ou modernisme* aux noms trompeurs ?) 

     Triste lot tout de même, qui donne à chacun d'être plus lucide contre son voisin que pour soi-même.

    "Jamais, disent-ils, la vérité n'est nuisible aux hommes. Je le crois comme eux, et c'est, à mon avis, une grande preuve que ce qu'ils enseignent n'est pas la vérité."

    C'est en effet un critère sans nul autre pareil. L'inconvénient est que pour en user et juger du fruit, il faut bien l'avoir eu en main.

    * Constat désabusé d'un apôtre du "modernisme" :
    "Après être entrés en pleine modernité pop avec le plastique, nous devons faire face aux désillusions de la post-modernité : ses dégâts irréversibles, ses problèmes insurmontables nous obligeant à faire des choix tragiques."
    La vérité n'est jamais nuisible aux hommes.

  • Le bâton de la morale, ou comment l'intellect corrige l'affect

    signorelli_Jugement_dernier.jpg   Que des évêques prennent position sur des sujets de société voire politiques, quoi de plus normal : après tout, par la grâce même de la séparation de l'Église et de l'Etat, l'Église n'est tenue à aucun devoir de réserve vis-à-vis de qui que ce soit. Et un évêque est aussi citoyen : sa parole est autant légitime que celle d'un Besancenot ou d'un Coluche.

    Cependant, un évêque ne parle pas seulement pour lui-même, ni pour son diocèse ; il est un visage de l'Eglise catholique aux yeux du monde. Aussi sa parole doit-elle être scrupuleusement pesée.

    Il y a peu (vendredi 27 apparemment) , selon les media, l'évêque de Toulouse, dressa une comparaison entre l'expulsion des camps illégaux de Roms en France, et les déportations de Juifs pendant la seconde Guerre Mondiale. Le CRIF a réagit aussitôt, se disant consterné par un tel amalgame.
    Quant à nous, si ces propos sont avérés, nous les trouvons simplement anachroniques, non pertinents, improductifs, en bref  bassement stupides, comme l'est tout propos qui n'a pas fait l'objet d'un discernement préalable sur une question morale.
    Bref, cet évêque a manqué une occasion de se taire ; sans doute faut-il y voir l'expression d'un malaise, qui tiendrait pour bonne part aux reproches médiatiques de l'attitude des évêques de France face aux déportations pendant l'Occupation. Il leur est reproché d'avoir été trop discret, voire inerte, et il est probable que nos évêques, hantés par ce passé et ces reproches, soient attentifs à ne pas s'offrir en deuxième repentance, et même enclin à l'excès inverse. Encore faut-il, lorsqu'on se prétend pasteur, donner au moins l'apparence que l'on s'est exercé au discernement préalable, et pas seulement à la grandiloquence. Le bavardage, sauf rajouter son petit bruit de fond, n'a jamais clarifié le signal de la vérité.

    Pourtant, les outils de discernement à disposition du pékin que nous sommes ne manquent pas. Il suffit, lorsqu'on est catholique et que l'on se trouve face à un cas de conscience, d'ouvrir son catéchisme, chose que d'aucuns négligent apparemment. Faute professionnelle.

    Puisqu'il faut tout faire soi-même dans cette maison, ouvrons-le à sa place,  directement à la troisème partie, première section.

    Tout procède de l'art 6, la conscience morale :

    - 1776 "Au fond de sa conscience, l’homme découvre la présence d’une loi qu’il ne s’est pas donnée lui-même, mais à laquelle il est tenu d’obéir. Cette voix qui ne cesse de le presser d’aimer et d’accomplir le bien et d’éviter le mal, au moment opportun résonne dans l’intimité de son cœur ... C’est une loi inscrite par Dieu au cœur de l’homme. La conscience est le centre le plus intime et le plus secret de l’homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre" (GS 16).

    Prélude de tout, en rien aboutissement, nous aurions aimé que notre évêque soit informé de la suite :

    - 1778 "La conscience morale est un jugement de la raison par lequel la personne humaine reconnaît la qualité morale d’un acte concret qu’elle va poser, est en train d’exécuter ou a accompli. En tout ce qu’il dit et fait, l’homme est tenu de suivre fidèlement ce qu’il sait être juste et droit. C’est par le jugement de sa conscience que l’homme perçoit et reconnaît les prescriptions de la loi divine."

    Qu'on prenne garde : le jugement n'est pas le jugement de n'importe quelle faculté. Un enfant juge par les sensations, en fonction du plaisir ou de la douleur. Un adolescent juge par l'affect, en fonction des émotions. Mais nous demandons à un évêque de faire disparaître ce qu'il était de l'enfant (pour ce qui est du jugement), ainsi saint Paul : "Lorsque j'étais enfant, je parlais en enfant, je pensais en enfant, je raisonnais en enfant ; une fois devenu homme, j'ai fait disparaître ce qui était de l'enfant." (1 Cor 13,11).
    De fait, la capacité à être affecté est bien nécessaire pour amorcer le jugement (la prise de conscience), mais la faculté qui doit être sollicitée dans le domaine de la conscience morale est bien la raison - en vue du bien - telle que disposée par le CEC : l'on parle bien ici du "jugement de la raison".

    Poursuivons :

    1780 "La dignité de la personne humaine implique et exige la rectitude de la conscience morale. La conscience morale comprend la perception des principes de la moralité (" syndérèse "), leur application dans les circonstances données par un discernement pratique des raisons et des biens et, en conclusion, le jugement porté sur les actes concrets à poser ou déjà posés. La vérité sur le bien moral, déclarée dans la loi de la raison, est reconnue pratiquement et concrètement par le jugement prudent de la conscience. On appelle prudent l’homme qui choisit conformément à ce jugement."

    A ce regard, notre évêque paraît quant à lui bien imprudent, comme un enfant qui traverserait une route sans tenir compte des feux.

    Le discernement de l'homme, dans les questions où la loi morale doit s'appliquer, fait appel largement à la raison. Mais la raison n'est ici qu'un agent : face à des situations complexes où l'intuition du bien et du mal ne suffit plus, il est nécessaire de disposer de critères objectifs sur lesquels la raison appuie avec sûreté son jugement, c'est-à-dire un référent immuable ; l'un des critères avancés par le CEC est la "loi naturelle" (chp 3, loi morale) :
    - 1954 "L’homme participe à la sagesse et à la bonté du Créateur qui lui confère la maîtrise de ses actes et la capacité de se gouverner en vue de la vérité et du bien. La loi naturelle exprime le sens moral originel qui permet à l’homme de discerner par la raison ce que sont le bien et le mal, la vérité et le mensonge."

    La loi naturelle (loi inscrite au coeur de tout homme, indépendamment de sa culture ou de sa position spatio-temporelle, et qui précède la loi écrite ou positive)  n'est pas une invention de l'Eglise catholique : on la retrouve chez les Grecs, notamment chez Xenophon dans "les Mémorables", Livre IV 4,19 :
    - Connais-tu, Hippias, reprit Socrate, des lois qui ne sont pas écrites?
    - Oui, celles qui sont les mêmes dans tous les pays et qui ont le même objet.
    - Pourrais-tu dire que ce sont les hommes qui les ont établies ?
    - Comment cela serait-il, puisqu'ils n'ont pu se réunir tous et qu'ils ne parlent pas la même langue?
    - Qui donc, à ton avis, a établi ces lois?
    - Moi, je crois que ce sont les dieux qui les ont inspirées aux hommes ; car chez tous les hommes la première loi est de respecter les dieux.
    - Le respect des parents n'est-il pas aussi une loi universelle?
    - Sans doute.
    - Et les mêmes lois ne défendent-elles pas la promiscuité des parents avec les enfants et des enfants avec les parents?
    - Pour cette loi, Socrate, je ne la crois pas émanée d'un dieu.
    - Pourquoi donc?
    - Parce que j'en vois certains qui la transgressent.
    - On en transgresse bien d'autres; mais ceux qui violent les lois établies par les dieux subissent un châtiment auquel il est impossible à l'homme de se soustraire, tandis que ceux qui foulent aux pieds les lois humaines échappent quelquefois à la peine, soit en se cachant, soit en employant la violence.

    Les stoïciens, comme Cicéron ou Sénèque, expliciteront davantage, ainsi que le mentionne le CEC :
    - 1956 Présente dans le cœur de chaque homme et établie par la raison, la loi naturelle est universelle en ses préceptes et son autorité s’étend à tous les hommes. Elle exprime la dignité de la personne et détermine la base de ses droits et de ses devoirs fondamentaux : "Il existe certes une vraie loi, c’est la droite raison ; elle est conforme à la nature, répandue chez tous les hommes ; elle est immuable et éternelle ; ses ordres appellent au devoir ; ses interdictions détournent de la faute ... C’est un sacrilège que de la remplacer par une loi contraire ; il est interdit de n’en pas appliquer une seule disposition ; quant à l’abroger entièrement, personne n’en a la possibilité" (Cicéron, rép. 3, 22, 33).
    Ou encore : "Dieu est l’inventeur d’une loi qui n’a pas besoin d’interprétation ou de correction puisqu’elle est présente en tous les êtres rationnels ; elle est la même à Athènes ou à Rome, hier et demain. Celui qui ne la respecte pas se fuit lui-même pour avoir méprisé la nature de l’homme".
    Et ensuite :
    - 1959 Œuvre très bonne du Créateur, la loi naturelle fournit les fondements solides sur lesquels l’homme peut construire l’édifice des règles morales qui guideront ses choix.

     Or donc, quelle est-elle cette loi naturelle ? Elle reprend les cinq aspirations fondamentales de tout être humain :

    1) Aspiration au bien et au bonheur.
    2) Instinct de conservation de l'être.
    3) Inclination à la vie affective et l'union sexuelle.
    4) Inclination à la connaissance de la vérité.
    5) Inclination à la vie en société
    +> aucune de ces aspirations ne peut se réaliser au détriment d'une autre (concrètement l'aspiration à l'union sexuelle ne valide pas le viol, l'aspiration au bonheur le vol, ou l'instinct de conservation la mise en danger de la vie d'autrui). Il est nécessaire d'avoir une approche en quelque sorte "holiste" de ces aspirations.

    Cette loi naturelle se retrouve explicitée dans le décalogue, incluse et débordée dans le commandement d'amour du Christ. La loi positive DOIT procéder de cette loi naturelle, autrement elle se condamne et se rend illégitime.

    Lors donc que l'on s'interroge si l'expulsion d'une communauté étrangère, en l'occurrence les Roms, est immorale ou non, il faut prendre en compte dans le jugement final :
    - le respect ou non  de la loi  naturelle - donc de la dignité de ces personnes (nous disons le bien ou le mal).
    - le satut des personnes, étrangères ou citoyens - c'est à dire ce qui leur est dû en terme de droit (c'est-à-dire de la loi positive : nous disons le juste ou l'injuste, sachant qu'il n'y a point de justice dans le mal).

    L'Etat en effet a des exigences et des contraintes que n'a pas l'individu : ce qui est possible et souhaitable pour l'un ne l'est pas pour l'autre, puisque l'Etat doit prendre en compte l'intérêt général, assurer la cohésion et la solidarité entre les sociétaires, et bien sûr leur sécurité, AVANT TOUT. C'est le pilier du contrat social, ce qui fait que l'individu accepte les contraintes d'un Etat. Dès lors qu'un Etat se préoccupe davantage d'un étranger au détriment d'un sociétaire, c'est son principe d'existence qui est remis en question.
    Ainsi un individu peut-il obéir à des commandements ou des principes auxquels n'est pas tenu un Etat : par exemple aucun Etat ne peut traduire en droit les commandements suivants du Christ : "A qui te frappe sur une joue, présente encore l'autre ; à qui t'enlève ton manteau, ne refuse pas ta tunique, à quiconque te demande, donne, et à qui t'enlève ton bien, ne le réclame pas." (Lc 6:29-30) 
    Chacun voit bien qu'un Etat qui autorise ses concitoyens à se dépouiller les uns les autres  ne survivra pas longtemps. Même la papauté, au plus fort de sa domination temporelle, n'a jamais validé de telles lois en termes positifs. En revanche, qu'un individu suive ces préceptes à la lettre est tout à fait envisageable.
    Il faut donc prendre garde, lorsqu'on juge l'action morale d'un Etat, de bien avoir conscience de son essence même, sous peine de rester improductif. L'Etat est tenu à la loi naturelle, pour tous, mais il n'est pas tenu à la loi de l'amour.

    Donc, puisque dans ce cas il nous faut distinguer le citoyen de l'étranger (pour juger précisément ce qui est dû à chacun), et l'Etat de l'individu (pour juger ce qui est possible du souhaitable), nous voyons parfaitement que :
    1° - les expulsions ou reconduites dans leur modalité actuelle n'enfreignent ni la loi naturelle, ni la loi positive. Si oui, nous attendons une démonstration du contraire (par exemple que les Roms risquent leur vie s'ils retournent dans leur pays, ou que les enfants sont séparés de leurs parents, où que la dignité des Roms en tant que personne est bafouée, ceux-ci étant convoyés par avions de ligne, ou par d'autres façons).
    2° - que si un pays de tradition chrétienne se doit d'être accueillant, il appartient à l'accueilli, qui vient librement et sans contrainte, de respecter à la fois l'accueillant et les lois du pays d'accueil, et ne pas constituer un fardeau social insurmontable ; il n'y a certes rien de déraisonnable dans ces exigences, dans la mesure où les citoyens sont eux-mêmes tenus au respect de la loi - pour autant qu'elle se conforme à la loi naturelle. Que d'autre part, l'on ne peut exiger d'un Etat qu'il soit plus généreux envers les étrangers que ses propres citoyens, et qu'en période de chômage de masse, de crise du logement, de déficit sociaux et autres, l'Etat est en droit d'ordonner soigneusement sa charité, de même que le Christ ordonna soigneusement sa prédication aux enfants d'Israël dans sa vie terrestre.

    Nous ne voyons donc, après réflexion, ni atteinte à la dignité ou l'intégrité de l'homme, ni injustice, puisque l'Etat français ne dénie pas l'accès au droit à ces personnes.

    En revanche, nous nous souvenons que, selon le CEC :

    - 1750 La moralité des actes humains dépend :
    de l’objet choisi ;
    de la fin visée ou l’intention ;
    des circonstances de l’action.

    Si l'objet choisi et les circonstances ne posent après réflexion pas de problèmes, il n'en va pas de même pour l'intention, et mon intuition est qu'il s'agit précisément de la source de toutes ces confusions et de ces malaises, très maladroitement et peu raisonnablement exprimés.
    En effet l'intention du gouvernement ne semble ici inspirée que par un souci sécuritaire de seconde main. L'impression retirée est bien que l'intention soit ici principalement électoraliste, puisqu'il a lui-même choisi de médiatiser ces reconduites ; or cette médiatisation n'a aucun caractère de nécessité.

    Voilà qui jette en définitive le doute sur le caractère morale de ces mesures de reconduites. Encore faut-il que l'Eglise, pour être audible, ne soit pas dans la posture mais dans la pastorale, et ne tape pas à côté de la plaque. On ne convainc pas des non-chrétiens à coups de versets de Bible plus ou moins pertinents, mais par une droite raison guidée par l'enseignement du Christ.
    Nous attendons donc de la part de ces évêques qu'ils nous expliquent, raisonnablement, pourquoi ils jugent les explusions de Roms immorales et comparables aux déportations des Juifs, par les outils mêmes qu'ils proposent à leurs fidèles.
    Ne nous avertissent-ils pas avec la régularité d'un coucou suisse que l"enfer est pavé de bonnes intentions" ? Luca Signorelli l'a même peint dans leurs cathédrales !

    Conclusion : nous avons insisté sur la méthode de la reconnaissance du caractère morale ou non d'une action. Il faut aussi insister sur l'obligation d'éclairer sa conscience par la connaissance la plus vaste possible du sujet de réflexion. Par exemple en prenant garde de ne pas prendre le Rom pour le bon sauvage maltraité par l'homme civilisé, mais en ayant conscience de toute la face cachée de cette misère apparente : en l'occurrence un business de la misère de type maffieux.
    Dans toutes ces opérations de prise de conscience, c'est bien l'intellect qui doit prendre le relai de l'affect.
    Nous nous étonnons également que les ténors de la morale (et nous aurions préféré entendre la voix des docteurs, des casuistes) se fassent entendre sur un pseudo-scandal des reconduites, quand ils se tenaient bien coi sur le scandale des conditions de vie -  et d'exploitation - des Roms. Voici la réalité : ces ténors sont le vrai scandale. Ils sont les idiots utiles des exploitants de la misère.

    Note : nous conseillons vivement la lecture des ouvrages de Servais Pinckaers (notamment "La morale catholique", cerf).